DÉFI D'ÉCRITURE - Orage, au désespoir...

Mis à jour : 17 sept. 2019


Sur la page facebook de Sophie Lescuyer, il y a des défis d'écriture, organisés par Sophie. C'est en partenariat avec un auteur qui vous fait gagner son livre si votre texte finit premier, grâce aux "jaimes" des lecteurs.

Ce texte, qui est mon premier chez Sophie, a gagné ! Un texte écrit par rapport à des consignes données par l'auteur et Sophie.

En voici l'intitulé :

"Racontez-nous une rencontre romantique dans un endroit sublime avec un mystérieux personnage.

Vous devrez y glisser des paroles de chanson, mais pas n'importe lesquelles, celles d'une ritournelle enfantine."



L’océan gronde tout autour de moi. Le ciel sombre, entrecoupé d’éclairs qui illuminent la nuit, semble m’envelopper d’un linceul noir comme l’ébène. J’avance, hésitante, tremblante, vers l’inconnu. Pourquoi m’a-t-il donné rendez-vous ici, ce soir ?


Mon mystérieux admirateur a enfin franchi le pas. Depuis des jours, nous nous écrivons une lettre. Une chaque jour en réponse de l’autre, que nous déposons sous la pierre au pied du gros chêne centenaire de la cour du manoir, en faisant bien attention à ne pas être vus.

Cette correspondance a commencé tout innocemment. J’ai écrit un poème que j’ai glissé sous ce caillou, sans trop le cacher. J’espérais trouver une âme solitaire, tout comme moi, qui souhaiterait lier connaissance. J’ai trouvé l’amour.


C’est indécent, inconcevable, irréel. Comment puis-je éprouver des sentiments pour un homme que je n’ai jamais vu ?


Dans un de ses messages il m’a avoué être un marin en escale. La mer va me le reprendre, il repart pour les Indes très bientôt. Il ne peut rester plus longtemps dans le doute de ma personne, il m’aime et souhaite absolument prouver ses sentiments à mon égard avant de repartir.


Si jamais nous ne nous plaisons pas ? Il partira sans jamais revenir et tout ceci ne sera plus qu’un joli souvenir. Mais un amour aussi grand ne peut être le fruit de notre imagination. Les mots parlent pour nous, il faut que nos âmes se dévoilent et se rencontrent.


Pourquoi cette nuit ? L’orage devient de plus en plus fort. Il ne va tout de même pas repartir sur cette mer en furie ?


Du haut des falaises abruptes, balayées par des vents chauds et violents, je contemple la nature dévastatrice. Je sursaute au moindre coup de tonnerre, la roche est déchirée par l’océan déchaîné, se vagues viennent l’élimer, aussi tranchantes que des couperets.

Je descends vers le rivage et me dirige vers l’embarcadère de fortune pour les navires en détresse. Certains mouillent l’ancre depuis des jours mais les vagues qui se déchaînent les font s’entrechoquer.


Vont-ils résister à la tempête ? Mon marin inconnu y survivra-t-il ? Je m’approche des plus grands navires mais je viens trop près. Ma tête heurte un des agrès qui se balance, détaché par les vents. Dans la nuit, je ne l’ai pas vu. Le choc n’est pas assez violent pour que je perde connaissance mais je me retrouve avec une douleur sur le visage. Je porte la main à ma joue endolorie et me masse la bosse qui apparaît. J’aurais pu y rester. Je suis folle. Folle de sortir par ce temps, folle de croire à cet amour de papier, folle... de lui.


Je tente de m’abriter afin de l’attendre car la pluie d’orage, lourde, mélangée à de la grêle, commence à me faire mal. Le vent qui siffle dans les voiles et les mâts des navires ne fait que rajouter à cette scène un air de fin du monde. Je me réfugie à l’entrée d’une cavité creusée dans la roche des falaises. Je n’entre pas totalement de peur que mon inconnu ne me voie pas.

Plus loin, à côté des grands navires dont je m’étais éloignée, tente de se maintenir à flot un plus petit, fait tout de bois et de tissus de couleur crème, mais il semble en mauvais état, les voiles semblent déchirées et s’agitent telles des spectres. Un frisson glacial me parcoure l’échine tandis que l’air chaud de cette nuit d’orage m’enveloppe. J’en oublierais presque la raison de ma venue sur la plage lorsque j’entends une voix suave et ensorcelante chantonner quelques notes.


— ♫ Il était un petit navire, Il était un petit navire qui n’avait ja-ja-jamais navigué, hohé hohé...♫


Je sais, sans me retourner, que c’est lui. Je n’ose bouger. Si jamais je ne lui plais pas ? Peut-être qu’il vaut mieux rester dans l’espoir et le rêve ? Je n’ai pas le temps de renoncer que sa main se pose sur mon bras nu. La sensation de ses paumes rugueuses sur ma peau me confirme qu’il s’agit bien de mon marin. Je me fige, ressentant une vive sensation de désir au fond de mon ventre. Sans me retourner, je lui réponds.


— Pourquoi dis-tu qu’il n’a jamais navigué ?

— C’est le cas de ce petit navire. J’ai navigué sur de bien plus gros bateaux avant lui, en tant que matelot. Mais laissons là ce rafiot. Laisse-moi te voir sous cet éclat de lune avant qu’elle ne soit cachée de nouveau.


Je me retourne. Les bourrasques de vent font virevolter mes cheveux devant mes yeux. Il s’approche et les écarte de mon visage d’un geste de la main. Je peux enfin le voir.

C’est le plus bel homme qu’il m’ait été donné de rencontrer.

Ses yeux sont d’un noir profond comme la nuit mais ils brillent de mille feux.

Ses cheveux, foncés comme du charbon, tombent sur ses épaules robustes.

Tout en lui inspire la force et la crainte mais il est d’une douceur sans pareille dans chacun de ses gestes. Il caresse ma joue, en douceur, ce qui me fait oublier la douleur. Le petit air qu’il a chantonné raisonne en moi. Je ne cesse de me le répéter tandis que son visage approche du mien.


♫ Il était un petit navire, il était un petit navire, qui n’avait ja-ja-jamais navigué, hohé hohé...♫


Nos lèvres se touchent, nos langues s’entremêlent, nos corps deviennent brûlants de désir. L’orage redouble d’intensité tandis qu’une autre tempête s’empare de nous. Je ne peux le repousser, même si je le voulais, j’en suis incapable, je suis comme envoûtée. Et puis, je ne le reverrai sûrement jamais.


♫ Hohé hohé matelot, matelot navigue sur les flots...♫


Sur cette plage, sous la tempête, nos corps se sont aimés, nos âmes se sont trouvées, nos mots se sont tus. Notre langage a changé, nul besoin de papier pour exprimer notre désir. Mon bel amant me fait chavirer, mon beau marin me fait voguer au rythme des flots déchaînés. Il est mon premier amour, mes premiers émois, ma première fois.


Nous nous sommes mis à l’abri de la grotte et nous nous sommes endormis, après avoir refait l’amour, encore et encore. Blottie tout conte lui, mon cœur bat au rythme des éclairs et du tonnerre qui semblent nous offrir leur concerto. Il me serre si fort contre lui que je n’ai plus peur. Rien ne peut m’arriver de mal en sa compagnie.


Au petit matin, le roulis des vagues naissantes me réveille doucement. Il n’est plus là. Je quitte notre refuge, songeuse mais heureuse. Les premiers rayons matinaux du soleil levant me font plisser les yeux. La mer scintille de mille reflets d’argent, je suis éblouie mais je cherche du regard le petit navire de mon marin. Les grands navires sont toujours ancrés mais le petit n’était plus là. Il s’en est allé, loin de moi.


Pendant que je remonte vers le village, perdue dans mes songes, je croise Bertille, la cuisinière du Manoir.


— Z’êtes drôlement matinale, ma p’tite damoiselle. Qu’est-ce vous faites là si tôt ? Z’avez pas été dehors par le temps d’chien qui y’a eu cette nuit, hein?


Se doutait-elle de quelque chose ?


— Non, voyons, Bertille, il faudrait être fou pour sortir par ce temps. Mais ce matin, tout est calme, je suis revenue voir le petit navire qui était amarré là hier soir, avant la tempête. Vous savez à qui il appartient? Il était très beau. De grandes voilures crèmes qui lui donnaient un air majestueux, même s’il avait l’air d’avoir beaucoup navigué.

— Voyons, mam’zelle Ernestine, z’avez pris un coup sur la tête ?

— Pourquoi dis-tu cela ?


M’avait-elle vu ?


— Mais, y’avait pas de p’tit bateau. Y’a toujours eu que les gros, là. Vont repartir tantôt. Mais… M’étonnerais pas qu’avec la tempête, vous ayez vu le Black Beauty.

— Le quoi ? De quoi parles-tu ?

— Ben, la légende, mam’zelle Ernestine ! Vous la connaissez pas ? Celle qui raconte que, tous les ans, pendant une nuit d’orage en juin, le Black Beauty et son équipage fantôme, revient s’amarrer sur les rives afin d’torturer les pauv’ z’âmes errantes qui sont perdues. On raconte même que son capitaine était beau à en couper l’souffle mais qu’il vaut mieux pas l’approcher car s’il vous touche, z’êtes damnés pour l’éternité. C’est qu’c’étaient des pirates, mam’zelle Ernestine. Des pirates assoiffés de sang et d’or. Leur petit navire, le Black Beauty, y l’a sombré après un abordage qu’a loupé, à cause de l’orage. Sont tous morts, même sur l’ot’rafiot, mais on voit que le Black Beauty ressortir d’entre les morts. Allez, ça m’fait froid dans l’dos d’penser qu’vous l’avez p’têt vu ! Bonne journée, mam’zelle.


Bertille poursuit sa route, me laissant dans mes pensées. Un navire fantôme ? Un pirate sanguinaire ? Il me semble impossible que mon beau marin puisse être ce capitaine pirate. Ai-je finalement rêvé tout ceci en me cognant la tête comme le suppose Bertille ?

Il est temps de rentrer, je n’aurais peut-être jamais ma réponse.

Après une nuit agitée de rêves, de pirates et de navire fantôme, je suis retournée au pied du grand chêne, avec une plume et des feuilles, bien décidée à écrire cette jolie mélodie que mon pirate m’avait chantonnée.


Je commence à coucher sur le papier les notes fredonnées et les paroles entendues, ♫ Il était un petit navire, il était un petit navire... ♫ lorsque mon regard se pose tout naturellement sur la pierre aux messages, celle par quoi tout a commencé.

Un bout de parchemin dépasse de la masse rocheuse. Je m’empresse de récupérer la feuille et commence à lire.

Les notes dansent sur une partition tandis que les paroles virevoltent sur le message. Il me transmet sa chanson. Le pirate sanguinaire qui a volé mon âme a simplement volé mon cœur. Fantôme ou pas, je l’ai aimé et je ne connais même pas son prénom.


©Barbara Laurame 2018


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