DÉFI D'ÉCRITURE - Joyeux Noël

Mis à jour : nov. 3


Dans le cadre d'un projet de Calendrier de l'avent de contes de Noël, le blog Back Cats a convié plusieurs auteurs à écrire une histoire sur le thème de Noël. Seule contrainte : ne pas dépasser 5000 mots.


Voici ma participation :

JOYEUX NOËL !


Nous sommes l’avant-veille de Noël et je ne trouve pas le sommeil. Toute cette excitation autour des fêtes et de ce jour précis me rend totalement incontrôlable et nerveuse, surtout cette année. J’adore cette ambiance où l’esprit magique semble flotter tout autour de nous ! Ce qui n’a pas toujours été le cas, dans ma jeunesse. Mais qu’allait donc me réserver demain comme autre surprise ? Je dois avouer que depuis quelques années, je suis servie.

Toutes les décorations dans les rues donnent un air de joie. Les vitrines des magasins, qui rivalisent toute d’originalité, de féérie, mettent des étincelles dans les yeux et me remplissent d’une émotion si forte que je pourrais exploser d’amour pour mon prochain. Je suis capable d’aller vers une personne que je ne connais pas et de la prendre dans mes bras pour lui faire un gros câlin simplement parce qu’elle regarde un sapin illuminé en souriant. Mais c’est risqué, pas pour moi mais pour elle.

Cela fait cinq ans que, tous les Noëls, j’achète une nouvelle breloque pour accrocher dans mon sapin. J’adore ces jolis personnages faits de bois et de lainage, je les aime « nature », le plus souvent fait à la main, très criants de vérité. Des petits personnages en bois léger, habillés de couleurs blanches et rouges. Un petit père noël, un bonhomme de neige et son bonnet, des petits rennes. Cette année, je suis tombée amoureuse du petit elfe. Lorsque je l’ai vu dans le rayon, j’ai su que c’était lui qu’il me fallait. Cette boutique, j’y ai pris mes habitudes, car tous ces petits personnages ou animaux sont fait main et avec une grande minutie. Il y en a donc peu, et je sais que celui que je prends ne ressemble pas à celui que ma voisine achète. Ce petit elfe a un je ne sais quoi de Bradley Cooper qui n’est pas pour me déplaire.

Cette petite breloque marquera la fin et le renouveau. Elle m’accompagnera pour cette fin d’année et sera à mes côtés pour commencer la nouvelle, toujours solitaire. Mais il valait mieux qu’elle le soit, solitaire.


Je n’ai plus de famille depuis le décès de mes parents lorsque j’avais 14 ans. Pas d’oncle ni de tante, pas de grands-parents, pas de frère ni de sœur. Ma famille était pour le moins déjà « étrange » aux yeux de tous car il y avait seulement mes parents et moi. À l’époque des familles recomposées, la mienne semblait irréelle. Autant vous dire que lorsque je me suis retrouvée seule à cet âge-là, mon monde s’est effondré.

Mon adolescence a été chaotique, balancée d’une famille d’accueil à une autre. Il semblait que mes aptitudes dérangeaient. Pourtant, jamais aucune famille n’est allée réellement donner les vraies raisons de l’arrêt de ma garde.


— Elle n’est pas très obéissante et finalement, il nous faudrait quelqu’un de plus jeune.

— Nous avons du mal avec les adolescents, visiblement. Il nous faudrait plutôt des « petits ».


Mouais.


Tous avaient juste eu la frayeur de leur vie, à la même période, chaque année à Noël, à partir de mes 16 ans. Mais ils n’ont jamais rien dit.


— On ne dira jamais rien, Alice, sois en sûre. Mais il va falloir que tu te fasses aider. Nous ne pouvons pas, désolés. C’est… au-dessus de nos capacités.


Re-mouais.


Et pourquoi la DDASS ne s’est jamais posé la moindre question sur le pourquoi de tout cela au même moment, chaque année ?

J’ai aujourd’hui 29 ans. Je vais avoir 30 ans le 25 décembre. Je suis née ce jour-là, précisément. C’est sûrement pour cela que je décide de me faire un petit cadeau spécial, rien que pour moi, pour mes journées solitaires forcées. Et cet elfe-là me semble être le plus approprié et le plus merveilleux.


Le fait que je puisse dire à ma famille d’accueil, minute par minute, tout ce qui allait se passer le 25 décembre, et ce jour-là seulement, avec la plus parfaite exactitude, a quelque peu décontenancé les gens. Enfin, quelque peu… totalement, je devrais dire.

Ces capacités ne sont apparues qu’au jour de mes 16 ans. Je me suis levée, dans cette famille où j’étais placée depuis deux ans, et je savais tout sur tout. Qui allait se lever en premier, qui allait dans la salle de bain, qui allait cuisiner et quand et quoi, qui allait ouvrir le premier cadeau et je savais, bien sûr, quels étaient les cadeaux.


Je n’ai pas été plus surprise que cela, cette première fois. Je me suis dit que c’était juste une sensation de déjà-vu, l’excitation du jour J. Mais lorsque je me suis rendue compte que je connaissais la nature des présents, jusqu’à la couleur de l’emballage, j’ai bien compris qu’il y avait un problème. Surtout lorsque Marc, le père de la famille qui m’accueillait rentra, bien avant qu’il ne se décide à dire quoi ce soit, je savais déjà qu’il avait perdu son emploi et qu’il fallait qu’ils se séparent de moi, je leur ai facilité la tâche. J’ai commencé à dire tout ce qui allait se passer minute par minute.


Que le petit dernier allait ouvrir la porte de sa chambre et se mettre à crier car le plus grand lui aura coincé les doigts dans le tiroir de la commode en jouant aux espions. Qu’il fallait que madame range un peu mieux ses sous-vêtements car leur fille de six ans avait trouvé le petit joujou dont ils se servaient lors de leurs soirées coquines et qu’elle pensait que c’était un accessoire pour se boucler les cheveux. Elle était d’ailleurs en train de s’en servir dans sa chambre en ce moment-même mais que madame ne pouvait pas y aller tout de suite car le téléphone allait sonner dans quelques secondes.


Ils me regardèrent tous comme si j’étais complètement folle, mais la sonnerie du téléphone les fit sursauter.


Pas moi, je savais.


Pour prouver mes dires, je racontais à Marc ce que le boulanger-pâtissier était en train d’annoncer à sa femme, à l’instant même au téléphone. Les fours étaient tombés en panne et le temps de réparer, ils ne pourraient honorer la commande des 2 bûches pâtissières ainsi que des pains spéciaux. Qu’il en était absolument navré, elle n’était pas seule dans ce cas-là ! Il fallait qu’il continue d’appeler les autres clients pour prévenir.

Sarah raccrocha le téléphone et voulut expliquer à son mari qui lui demanda de se taire. Il lui répéta ce que je venais d’annoncer. Elle en resta bouche bée et, comme traversée par un éclair, se précipita à l’étage en criant le nom de la petite dernière. Vous vous souvenez ? Celle qui était en train d’essayer de se boucler les cheveux avec un sex-toy.


Je changeais de famille quelques jours après. Personne ne dit jamais rien, même pas moi. J’avais 16 ans, je n’avais pas envie de me retrouver à la rue. Avant le 31 décembre, j’étais à nouveau placée, ce qui était un sacré miracle quand on connait la lenteur administrative du traitement des dossiers, surtout en ces périodes de fêtes. Ma nouvelle famille fut ravie et tout se passa pour le mieux jusqu’au 25 décembre de l’année suivante.


Je poursuivis ma scolarité tranquillement, durant cette année. J’avais décidé de faire des études dans le social. J’étais une enfant de la Ddass, je savais ce que c’était que de se retrouver sans famille, je voulais aider les autres. Puis arriva le jour de Noël, fatidique. Cela allait-il recommencer ? Hélas, oui. Pour cette famille, ce fut plus délicat encore. C’est dommage car, tout comme la femme, je n’ai rien vu venir. J’étais pourtant bien, chez eux. Un couple charmant qui n’a jamais pu avoir d’enfants et qui se donnait corps et âmes aux autres.


Effectivement, le mari, Pascal, avait décidé de donner vraiment son corps. Il entretenait une relation extra-conjugale avec la conseillère de la Ddass qui s’occupait de mon dossier et de celui des deux autres enfants placés avec moi. Pas de chance que tout se passe dans mon entourage. Le 25 décembre au matin, je savais tout. Je savais que Pascal allait appeler Céline, la conseillère, pendant que Sophie, la femme, s’occuperait du repas du midi qui devait se passer en famille. Les parents, beaux-parents, les deux autres enfants étaient avec moi.


Je vous promets que je n’avais pas envie de détruire cette famille plus qu’elle ne l’était déjà ! Mais je ne pouvais pas m’empêcher de dire ce que je savais, j’avais l’impression d’être envoûtée, de ne pas avoir le choix au risque d’en mourir ! Cela me rongeait au plus profond de mon être, comme si mes tripes brûlaient dans mon ventre si je ne racontais pas ce que je savais. Ce jour-là, je me suis retenue, fort, très fort, longtemps, jusqu’à ce que je ne puisse plus garder pour moi la raison de l’absence de Pascal à table à cet instant précis.


— Sophie ? Il faut que je te dise pourquoi Pascal n’est pas à table.

— Je le sais, Alice. Il est allé chercher le vin à la cave.

— Non, Sophie. Pascal est au téléphone avec sa maîtresse Céline, la conseillère de la Ddass avec qui il a une liaison depuis plus de 6 mois. Elle va lui demander de te quitter pour venir vivre avec elle. Rien ne le retient, vous n’avez pas d’enfants alors qu’elle peut lui en donner. C’est ce qu’elle va lui dire dans quelques minutes.


J’ai lâché cette bombe comme ça, comme une boule de bowling dans la soupière. Je ne sais pas pourquoi, je ne le voulais pas mais j’en ai été soulagée ! En fait d’envoûtement, c’est plutôt une malédiction, un mauvais sort, je ne vois pas d’autre explication !


Évidemment, Sophie se dépêcha de rejoindre son mari qu’elle découvrit au téléphone, dans son bureau, au lieu d’être à la cave. Elle s’approcha doucement de la porte qui était entrouverte afin d’écouter la conversation qui lui confirma ce que je venais d’annoncer, à table, devant tous les convives.


Je pense que vous devinez la suite ? J’avais 17 ans, je n’avais pas envie de me retrouver à la rue. Je n’avais pas fini mes études, je fus placée dans une autre famille rapidement, avant le 31 décembre. C’était toujours un mystère que je sois replacée aussi vite.


Pascal alla vivre avec Céline, qui, bien sûr, fut destituée de mon dossier. Je changeais d’assistante, je changeais de famille et tout continuait. Personne ne dit jamais les raisons de mes changements de famille, tous trouvaient cela trop fou pour arriver à l’expliquer. Moi-même je ne savais l’expliquer. Dans quel but étais-je dotée d’un tel fardeau ? Comment devais-je le qualifier ? Un don ? Une malédiction ? Et par qui, pour qui, pourquoi ?


Je me suis mise en quête de mes propres racines. Qui étaient donc mes parents ? Est-ce que j’avais cette capacité depuis la naissance et je ne m’en serais rendue compte qu’à mes 16 ans ? Mes parents l’avaient-ils ? Ou juste ma mère ou bien mon père ? Sans nul doute, cela semblait impossible que je l’aie avant. Il y a quelque chose qui s’est déclenché ce jour-là, le jour de mes 16 ans.


J’ai cherché des renseignements sur mes parents. J’ai fouillé dans les souvenirs que j’avais. Des albums photos, le livret de famille, rien de bien nouveau. Chacun de mes parents était né dans la même ville, celle où ils s’étaient mariés et j’étais née dans cette même ville, le 25 décembre 1988. Je me souvenais que ma mère m’avait parlé de la maternité dans laquelle j’avais vu le jour. L’établissement existait encore, coup de chance ! Je décidais d’aller leur rendre une petite visite, voir s’ils avaient un dossier médical à me délivrer suite à une suspicion de maladie génétique. Je me disais que plus le mensonge était gros, plus il passerait.

J’avais raison. La pauvre orpheline que j’étais ne peinait pas à recevoir des réponses, sauf qu’il n’y avait rien. Aucune trace de ma naissance ce jour-là. Je montrais mon livret de famille à la responsable des archives qui me regarda tout ébaubie.


— Il est faux votre livret, ma jeune demoiselle.

— Pardon ?

— Votre livret. C’est un faux. Je ne sais pas pourquoi mais le tampon de la mairie n’est pas le bon. Je veux dire qu’il est bon si vous êtes née hier. Mais là, vous êtes normalement née en 1988 ? Le tampon de la mairie de l’époque était différent. Je sais, j’y travaillais.

— Mais peut-être que mes parents l’ont fait refaire car l’autre aurait été abîmé ?

— Oui, c’est possible. De quand date le décès ?

— Il y a quatre ans, en 2014.

— Alors non, ce n’est pas possible.

— Pourquoi ?

— Ce tampon de la mairie a été refait il y a à peine deux ans.


Nous n’avons pas pu trouver la raison ni l’explication de ce mystère. J’ai voulu contacter Céline, mon ancienne assistante sociale, mais vu l’antécédent avec Pascal, je n’ai évidemment jamais eu son retour d’appel. Pourtant, elle pouvait me remercier, elle avait son homme. Qui sait s’il aurait pris la décision si je n’avais pas tout balancé ? Il semblait plus que réticent à cette idée, lorsque j’ai eu ces flashs. Si Sophie n’avait pas découvert la conversation, quelle aurait été la réponse de Pascal ? Aurait-il continué de tromper sa femme dans le plus grand des secrets ?


Ce « pouvoir » devait-il me servir à quelque chose, au final ? Pourquoi n’avais-je ces compétences que le jour de mon anniversaire ? Combien de Noël allais-je gâcher encore ? Il ne me restait qu’une solution, attendre mes 18 ans et prendre mon envol, pouvoir enfin ne plus être en famille d’accueil pour arrêter de gâcher ce jour qui devait être celui du pardon et de l’amour de son prochain. Mouais. C’est ce qu’on me répétait. Mais s’il y avait un Dieu, des anges et des démons, je faisais partie de quel camp ?


J'obtins mon diplôme haut la main. Je fis une demande de logement en foyer jeune travailleur et j’avais déjà trouvé un emploi. Une des assistantes de mon futur employeur était enceinte de jumeaux, elle allait se mettre en congé parental après la naissance des bébés, en janvier. J’étais jeune, certes, mais mon passé d’enfant placé avait joué en ma faveur, ainsi que mes excellentes notes. C’était quand même assez incroyable que tout ce que j’entreprenais fonctionnait du premier coup. Bref, tout était prêt pour l’après 25 décembre et bien sûr, le jour de mes 18 ans, tout bascula encore. Mais cette famille-là, je ne l’aimais pas et j’étais bien contente de me dire que j’allais pouvoir en partir. Ce jour-là fut mémorable car je découvris une autre capacité : je pouvais faire vivre un objet. Vous y croyez, vous ? Un peu comme la fée bleue avait fait vivre Pinocchio.


Le matin de ce 25 décembre, jour de mes 18 ans, j’ai tout naturellement sorti la vérité sur tout ce qui allait se passer, mais ce ne fut pas pénible comme chez les autres.

Le fils aîné se shootait au crack et en revendait, la plus jeune des filles venait de se faire avorter (elle n’avait que 14 ans) et la mère se tapait le jardinier. Oui, c’était pourtant une famille aisée, mais rien n’allait. Magique, non ? Quant au père, il avait plusieurs fois fait des tentatives pour venir la nuit dans ma chambre, j’avais dû m’enfermer. Je me suis demandé quelques temps si la plus jeune des filles qui avait avorté n’était pas tombée enceinte de son père. Joyeux tableau, n’est-ce pas ?


Je ne comprenais pas le pourquoi de tout cela. Qui avait ma destinée entre les mains ? Et surtout, vers qui me tourner qui me comprendrait ? Je venais de balancer toutes les vérités sur tout le monde, je les laissais entre eux et je me réfugiais dans ma chambre. Enfin, ce qui me servait de chambre. J’avais l’impression d’être Harry Potter et de vivre dans le placard sous l’escalier tellement la pièce était petite. Moins de 7m² pour me retrouver seule. Une toute petite lucarne comme source de lumière du jour, un lit simple, une commode. Je cherchais de l’aide, une âme, un compagnon, un ami. J’en pleurais souvent tout comme ce matin de ce 25 décembre. Seule, dans mon cagibi, je criais en silence, à qui voudrait l’entendre, que je voulais un ami. J’ai hurlé lorsque Teddy, mon ours en peluche, mon compagnon de toujours, m’a répondu.


— Je suis toujours là à tes côtés, m’a-t-il dit.

— Quoi ? Mais c’est impossible que tu parles, tu es une peluche !

— Et tout ce que tu sais faire depuis tes 16 ans, tu trouves ça impossible ? Pourtant, tu le fais.

— Alors, ça, c’est en plus ? Tu seras vivant tout le temps ?

— C’est en plus, juste pour aujourd’hui, pour le moment. Je ne connais pas l’avenir, je ne sais pas comment vont évoluer tes pouvoirs.

— Tu appelles ça des pouvoirs ? Pour moi, un pouvoir, c’est quand on peut s’en servir quand on a en besoin ! Pas quand on te balance des choses dans la tête comme ça que je suis obligée de dire sinon j’ai l’impression que mon cerveau va griller ! Je ne peux même pas m’en empêcher!

— Tu es jeune encore, je sais juste que je dois te dire que tout ça va évoluer. Que tu dois être patiente et que tu dois apprendre à les apprivoiser.

— C’est vraiment mon ours en peluche qui me parle ou je suis en train de délirer et de tout inventer ? J’ai l’imagination très fertile mais à ce point. Je deviens timbrée ?

— Non et profite de ma compagnie, ce soir à minuit, c’est fini.

— Le pire c’est que j’ai surtout besoin de quelqu’un qui pourrait me prendre dans ses bras, je n’ai pas spécialement besoin de parler.

— J’ai des petits bras, mais je peux aussi le faire.


Sur ces mots, il se leva et s’approcha de moi. Vous pouvez aisément imaginer que la scène fut particulièrement étrange. Voir ma peluche de 40 cm de haut se mettre sur ses pattes et avancer vers moi fut assez effrayant, alors qu’il n’en était rien ! Ce ne fut que lorsqu’il me prit dans ses petits bras tout doux que je me lâchais enfin. Nous nous sommes serrés bien fort. Ce contact, bien qu’inhumain, me réconforta au plus haut point. Des larmes chaudes ruisselèrent sur mes joues rougies par le chagrin, il les essuya d’un revers de son bras molletonné. Teddy était donc mon seul ami, et je ne l’aurais à mes côtés que les 25 décembre de chaque année ? Peu importait, je l’avais.


— Quand je te raconte mes problèmes, les autres jours de l’année, tu les entends ?

— Oui et je m’en souviens.

— Alors, ce soir, je n’ai pas besoin de te raconter, n’est-ce pas ? Tu sais ?

— Oui. Et tu sais aussi que la soirée ne va pas être de tout repos étant donné la situation de cette famille. Tes bagages sont prêts ? Je pense qu’il va falloir envisager de partir et vite.


J’entendais toujours des cris à l’étage du dessous, c’était le moment d’en profiter. Je m’habillais chaudement, attrapais ma valise déjà bouclée et, avec Teddy dans les bras, je filais à travers la nuit. Lorsque j’arrivais au Foyer des Jeunes Travailleurs, j’expliquais ma situation. Ils avaient déjà réservé une des chambres de 18m² pour moi seule. Elle était libre, par miracle aussi en cette période. Décidément, avais-je un ange gardien ?


La famille d’accueil ne rechercha absolument pas à me récupérer. Les Service Sociaux lancèrent une enquête, le père fut arrêté, ainsi que le fils. La fille resta avec sa mère et témoigna contre son père. Peut-être avais-je contribué à sauver ces femmes ? Était-ce le but de mes « pouvoirs » ? Devais-je les utiliser pour aider les gens ? Mais comment arriver à maîtriser cette envie brûlante sans risquer de gâcher la vie de ceux qui m’entourent ?


J’ai vécu royalement l’année qui suivit. J’étais seule, enfin. Je m’installais dans mon petit studio comme une princesse. Mon premier salaire me permit d’apporter une touche personnelle à ma vie solitaire et j’attendais finalement le jour de mon anniversaire avec une certaine impatience. Je n’avais personne autour de moi à importuner avec des vérités salaces et j’allais surtout passer ma journée avec mon seul véritable ami Teddy, j’en étais ravie.

Quand il ouvrit les yeux, je le vis sourire. Je le pris dans mes bras et lui racontais le reste de mes péripéties professionnelles. Pour ne pas être sans sujet de conversation, cela faisait une semaine que je ne lui racontais plus rien le soir lorsque je rentrais du boulot. Et autant vous dire que de travailler dans le milieu social vous apporte tous les jours son lot d’anecdotes et d’aventures.


Ce fut aussi le début de mes premiers arbres de Noël. Très sobrement décorés de quelques boules et guirlandes, ils m’apportaient la magie qui jusqu’à présent m’avait fait défaut à chacun de mes anniversaires. Je retrouvais la sensation de bien-être que mes parents avaient réussi à me donner lorsque j’étais jeune. Cela faisait cinq ans maintenant qu’ils étaient morts et je ne savais toujours pas qui ils étaient ni qui j’étais. L’enquête sur mon livret de famille se solda d’un échec cuisant. Impossible de comprendre cette histoire de tampon communal qui ne pouvait être le bon. Aucune trace de leur passé, ni même de leur nom dans les registres de naissance de la ville où ils étaient soi-disant nés. Je n’étais personne. Et pourtant, j’avais reçu cet incroyable don. Oui, arrivés à mes 19 ans, c’était un incroyable don car donner vie à ce petit être qui s’avérait être mon seul ami était merveilleux.


Et comme l’avait prédit Teddy, mes pouvoirs ont évolués. J’ai appris à les maîtriser et surtout, à m’en servir tout le reste de l’année. Je parle de celui qui me permet de savoir tout sur tout. Je n’en abusais pas mais lorsque mes signaux d’alerte se mettaient en éveil, à la rencontre d’une famille ou d’un enfant à placer, mon don s’avérait plus qu’utile. Cela devenait presque de la télékinésie tellement je savais ce qui se passait dans la tête des gens que j’avais en face de moi, avant qu’ils ne le pensent ou ne le disent. J’ai évité énormément d’erreurs. Je fus appréciée dans mon travail, et fus promue responsable du service dans lequel j’étais, à l’aube de mes 22 ans.


Nouvel appart’, nouvelle vie. J’ai quitté mon petit studio du FJT pour un T1 coquet dans une résidence très calme. J’évitais le plus possible de me lier avec les gens, je ne souhaitais me servir de mon don que pour mes objectifs professionnels : aider des enfants sans famille. C’était mon seul but. Facilement, j’attisais les jalousies de la part de certaines de mes collègues, mais cela m’importait peu. J’étais enfin heureuse après toutes ces années de galère.


J’eus quelques aventures passagères, souvent avec des collègues qui venaient d’autres antennes du service dans lequel je travaillais. Je ne me fermais pas totalement à la vie sociale, il fallait que je me fonde dans la masse si je ne voulais pas trop attirer l’attention. Qui sait ce qu’il adviendrait de moi si on découvrait mes capacités ? Des soirées d’entreprise, des anniversaires, facilitaient les rencontres. Il m’était facile de connaître les intentions de mes prétendants, mais c’était très perturbant de connaître tous leurs petits secrets. Cela ne durait donc pas très longtemps.


Puis arriva mon 25ème anniversaire. Et avec lui, une évolution consécutive de mes pouvoirs. Je pouvais donner vie à plusieurs objets ! Autant vous dire que mes Noëls-anniversaires sont devenus festifs avec mes amis imaginaires ! Je n’ai commencé qu’avec des petits rennes, des bonhommes de neige, des petits personnages. Rassurez-vous, ils gardaient approximativement leur taille d’objet, je ne me retrouvais pas avec des rennes grandeur nature ! Je me créais un véritable village de Noël et je pris l’habitude, chaque année, d’aller dans la même boutique et de rajouter un personnage à mon village d’amis. Teddy, mon fidèle ami, était toujours présent à mes côtés. Il restait mon plus fidèle confident.


Cette année, à la veille de mes 30 ans, je me demande ce que mes pouvoirs me réservent comme évolution. Pour chaque anniversaire un tantinet important, il y en avait eu une.

Vous vous rappelez que je vous ai parlé de ce petit elfe, au tout début de mon histoire ? Et qu'il ressemble à Bradley Cooper ? Ah non, je n'avais pas précisé ce détail, il me semble. Il est bien sûr revenu avec moi à la maison, et, comme à chaque Noël, j’ai préparé mon sapin, j’ai enfilé mon pyjama licorne en pilou-pilou, je me suis fait un chocolat chaud, quelques madeleines à la fleur d’oranger et me suis endormie devant un téléfilm de Noël. Comme si je n’avais pas assez de magie dans ma vie, il fallait que j’en regarde encore à la télé !


Ce matin, lorsque je me suis réveillée, je m’attendais, comme tous les autres matins de ces dernières années, à voir mes petites figurines s’agiter près du sapin, impatients de commencer leur journée de vie. Sauf qu’il n’en est rien. Je me sens observée. Mais je ne ressens pas de la gêne ou de la frayeur, juste qu’on me regarde. J’ouvre les yeux et j’ai tout de même un mouvement de recul ! Je vois deux magnifiques yeux bleus qui me fixent. Ce n’est pas Teddy ! Ses yeux sont deux belles billes bien noires, mais je vois pourtant la même tendresse dans ce regard. J’ouvre mes yeux alors bien grands. Vous me croirez si je vous dis que j’ai Bradley Cooper avec des oreilles d’elfe, allongé près de moi ? Et pas en tout petit, comme les autres figurines que j’avais jusqu’à présent transformées, il est grandeur nature, une peau humaine, une apparence humaine, sauf les oreilles !


— Pour les oreilles, il faudra t’entraîner un peu plus.

— Que… quoi ? Tu lis mes pensées ?

— Oui, et tu n’as pas totalement réussi ma transformation, mais ça viendra.

— Je t’ai…. raté ? Dire que je ne sais même pas encore comment je fais. Je me réveille le 25 décembre et hop, tout se fait ! Mais comment tu peux être aussi grand et aussi…

— Je suis tel que tu m’imagines.


Je n’en reviens pas. J’ai Bradley Aux-Oreilles-d’Elfe-Cooper juste devant moi, dans mon lit, en chair et en os. Juste pour être sûre de ne pas rêver encore, je soulève délicatement la couette et je me sens rougir ! Il est totalement nu, dans ce lit avec moi. Je me sens soudainement bien ridicule avec mon pyjama en pilou-pilou ! Je ne sais pas trop comment ce qui s’est passé ensuite est arrivé, mais j’ai vite adopté la même tenue que lui et je garderai pour moi ce qui s’est passé sous cette couette ce matin. Ce qui est encore plus étrange, c’est que ses oreilles se sont transformées au fur et à mesure de nos ébats, pour devenir normales. Il faut croire que j’ai réussi à l’imaginer totalement afin de finir sa transformation. Je me suis surtout dit que s’il disparaissait ce soir à minuit, il fallait que j’en profite, alors autant que son souvenir soit aussi vrai que possible ! Et cela s’est fait, tout naturellement.


Nous avons parlé, rit, partagé, mangé, fait l’amour un nombre incalculable de fois. Bon, je plaisante, j’ai pu calculer ! Il est maintenant 23h58 et je suis en train de lui dire au revoir. Je l’embrasse tendrement, fougueusement, je veux profiter de ces derniers instants magiques. J’entends les cloches de l’église voisine sonner les douze coups fatidiques.


Puis rien.


Nos langues s’entremêlent toujours, je commencerais presque à fatiguer tellement j’attends que cela se termine. Je me dis que c’est peut-être parce que le contact physique n’est pas rompu ? Je retire ma langue de la sienne, promptement, le repousse et le laisse bouche ouverte devant moi, les yeux ébahis.


— Ça ne te plaît pas ?

— Mais tu es toujours là ! Je veux dire, tu es encore en vie ?

— Ça fait plaisir de voir que tu voulais que je disparaisse !

— Mais ça a toujours été comme ça ! À minuit, pouf ! Il est minuit passé et tu es toujours là, en vie ?

— Je ne t’ai pas dit que tes pouvoirs aller évoluer ?

— Quoi ? Non ! C’est Teddy qui m’a dit ça un jour et … Oh non, Teddy, je l’ai oublié !

— Non, tu ne m’as pas oublié, me répond Bradley l’elfe.

— Que… quoi ?


* * *


Un an est passé, mes pouvoirs ont évolué. J’ai transformé un peu l’apparence de Teddy-Bradley pour qu’on ne nous remarque pas trop. Il est toujours à mes côtés et je vais donner naissance au fruit de nos amours le 25 décembre prochain.

Teddy m’a tout expliqué, cette fameuse nuit, il y a un an.


Je suis un esprit de Noël. Mes parents l’étaient aussi. Ils n’auraient pas dû disparaître si tôt et devaient tout me transmettre à mes 16 ans, mais un ange noir les en a empêcher. Il a été puni mais je suis restée seule, livrée à moi-même pendant longtemps car il fallait que la communauté des Esprits de Noël, ma famille, soit sûre que je n’avais pas été infectée par la noirceur de cet être maléfique.


À mon tour, je vais donner naissance à un futur Esprit de Noël à qui j’expliquerai tout le jour de ses 16 ans et qui prendra le relais à ma mort terrestre, lorsque je rejoindrai la Communauté pour aider les autres Esprits à venir.


En attendant, je file le parfait amour avec Teddy-Bradley et je continue d’aider les enfants sans défense.


Si tu as besoin de moi, je serai là.


Joyeux Noël.


©Barbara Laurame 2018


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