CONCOURS NOUVELLE FRANCK THILLIEZ 2018

Dernière mise à jour : 11 sept. 2020


La Nouvelle de Franck Thilliez s'appelle Charybde et Scylla. (Pour ceux qui ne connaissent pas l'expression, tomber de Charybde en Scylla signifie "aller de mal en pis".)

Pour ce concours, il fallait en écrire la suite en suivant les consignes suivantes :


Le manuscrit doit être impérativement la suite et fin de la nouvelle écrite par Franck Thilliez, rédigé en langue française. Les personnages et les situations de ce récit doivent être purement fictifs, et donc toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.

Un manuscrit complet devra être remis lors de la participation, toute participation contenant un manuscrit manifestement incomplet ne sera pas prise en compte.

Le manuscrit remis devra comporter au minimum 5 000 et maximum 12 000 signes espaces compris et peut compter plusieurs chapitres sur le Site.


Cela remonte au mois de Mars, mon site n'existait pas et je n'ai jamais pensé à vous partager cet exercice qui, même si je n'ai pas gagné, m'a beaucoup plu ! Alors je me lance, je partage ! Ma suite fait 11 985 signes. je respecte les consignes !


Je vous laisse juger de ce que j'ai inventé, mais pour la bonne marche de cette lecture, je ne souhaitais pas séparer les deux parties afin que vous puissiez juger du bon enchaînement, ou pas ! :D

Pour ceux que ça intéresse et qui n'ont pas trouvé où commence ma suite, demandez-moi ou dites-moi dans les commentaires si vous avez trouvé et ce que vous en pensez !


Bonne lecture !


Ceci n’est pas la réalité…

Ceci n’est pas la…

Ceci…


* * *


J’aime regarder la mer, me perdre dans l’ondulation de ses vagues que je devine à peine, et imaginer que derrière l’horizon se répand la beauté chaque jour renouvelée de notre monde.

Rien n’est plus vrai et intègre que ce mélange d’eau, d’air et de feu. La Nature ne nous ment pas. Jamais.


Je m’appelle John Doe, et j’ai deux vies.

Il y a celle que je mène sur l’île Scylla, avec ma femme Pénélope dans cette villa d’architecte perchée à flanc de falaise, avec son bow-window panoramique et ses quatre salles de bains. Une existence où je ne me lasse pas des embruns du matin, des marches sur les galets, des couchers de soleil et des poissons frais que nous faisons griller, nos pieds nus réchauffés par les lames en bois exotique de notre terrasse.


Notre monde réel est aujourd’hui celui qui me fait le plus rêver, celui où je coule des jours heureux. À soixante ans, je me répète que j’ai de la chance de la mener, cette existence, que tout ce que nous possédons, Pénélope et moi, n’est possible que grâce à l’autre vie, celle qui reprend cours chaque fois que sonne le téléphone gris à gros boutons, accroché au mur de notre séjour. Sachez qu’il n’y a qu’eux qui utilisent cette ligne. Eux, ce sont ceux de l’ARI, l’Administration des rubriques inventives. Mes généreux employeurs. Et aussi, depuis plus de trente ans, mes bourreaux.


Ce fichu appareil nous a réveillés, Pénélope et moi, à 5 heures du matin, en plein mois de février. J’ai allumé la petite lampe de chevet et j’ai vu les yeux de ma femme s’embuer : nous n’avions passé que six mois ensemble, depuis ma dernière mission durant laquelle je n’avais pas donné la moindre nouvelle. Là où je vais, il est impossible de communiquer avec la famille. C’est comme si je n’existais plus et, à bien y réfléchir, c’est le cas.

Pénélope attrape ma main au moment où je me lève.


– Ne pars pas.

Je sens, dans sa voix, cette éternelle détresse liée à la peur de ne pas me voir revenir ou de me trouver dans d’autres bras que les siens. Olivier Sacks nous a mariés, mon autre femme Hélène et moi, il y a dix-sept ans, sans que nous puissions y faire grand-chose.

– On en a parlé chérie, tu étais d’accord. Ce sera ma dernière fois. Avec ce que devrait me rapporter ce contrat, on sera définitivement à l’abri. Nous, nos enfants et nos petits-enfants. Aucun d’entre eux n’aura besoin de faire les choux gras de l’ARI. On vieillira sur l’Île, insouciants jusqu’à la fin de nos jours.


La sonnerie de ce maudit téléphone gris continue de retentir. J’aurais peut-être dû l’arracher depuis longtemps, signaler à l’ARI que je prenais ma retraite avant l’heure. Je sais qu’ils ne raccrocheront pas. Ils me connaissent, depuis toutes ces années, et savent qu’ils peuvent compter sur moi pour être le petit soldat de cet ivrogne de Sacks. La bouteille finira par le tuer, j’en suis sûr. J’espère juste que ce sera en dehors de mon ultime période de travail.

Le téléphone se trouve à droite d’une bibliothèque. Depuis que je fais ce métier, je ne peux plus lire un seul livre. J’ai trop d’empathie pour les personnages, je sais ce qu’ils traversent, ce que leurs créateurs leur font subir. Mes rayonnages sont pleins de belles couvertures colorées, d’éditions limitées, d’histoires qui m’ont jadis fait rêver, mais quand je prends un livre au hasard et que je le feuillette, les pages sont toutes blanches. Je me laisse simplement l’illusion de pouvoir lire…


Je finis par décrocher et annonce à l’opérateur que je serai sur place d’ici la fin de journée.

Une fois n’est pas coutume, j’ignore pour combien de temps je serai absent. Ça peut varier de quatre à douze mois, ça dépend de Sacks. Ma vie entière repose sur les états d’âme de cet homme et c’est sans doute le plus insupportable pour Pénélope. Normalement, les gens comme moi ne se marient pas, n’ont pas d’enfants et mènent une vie d’ermite, à enchaîner des contrats qui bien souvent leur ravagent le cerveau. Nombreux sont ceux qui entrent à l’ARI, appâtés par le gain et l’inédite possibilité de vivre une autre vie. Mais peu en ressortent indemnes.


Je m’habille en quatrième vitesse. Pantalon en toile beige, pull à col roulé, blouson. Pas de bagages, pas d’objets personnels, pas de photos souvenirs. Interdit. Avec Pénélope, on va voir nos enfants pour leur annoncer la nouvelle, et c’est sans doute le moment le plus difficile pour moi. Avant mon départ, je dépose mon alliance dans le creux de la main de ma femme et serre fort ses poings fragiles.


– Notre vie aussi est un livre, un livre à la fois merveilleux et dramatique. Certains chapitres sont tristes, d’autres sont heureux et si tu ne tournes pas la page…

– … Tu ne sauras jamais ce que la suite de l’histoire te réserve. On doit avancer, je sais. Reviens vite, John. Ferme l’autre livre de ta vie, définitivement, et envoie promener Sacks, qu’on puisse enfin terminer le nôtre, rien qu’à deux.

Sur ces mots, je l’abandonne.

Je sais que Pénélope attendra mon retour.


* * *


Je n’ai jamais su combien de personnes travaillent à l’Administration des rubriques inventives, ni comment elle fonctionne vraiment. Depuis quand existe-t-elle ? Est-elle aussi vieille que l’Humanité ? Sous quelle forme se présentait-elle, voilà cinq cents ans ? Et qui l’a créée ? Ce que je sais, en revanche, c’est que c’est aujourd’hui l’endroit le plus sécurisé et hiérarchisé que je connaisse.


De l’extérieur, l’ARI ressemble à un gigantesque aéroport, avec des terminaux propres à chaque entité : « Onirisme », « Spiritualité », « Mémoire »… Je me rends au terminal « Imaginaire », sur l’aile « Départs et retours ». C’est le plus imposant des bâtiments, en forme d’aile de deltaplane. Après plusieurs fouilles et contrôles d’identité, des dizaines de portes franchies et de rencontres avec des employés qui vous orientent vers d’autres employés, je me dirige vers le département dédié à la fiction, puis « thriller/policier ». J’arrive dans une grande pièce, la « salle des admissions adultes », où des dizaines de personnes assises dans des fauteuils confortables attendent leur tour avec un ticket numéroté, l’oeil rivé sur un écran géant qui diffuse des pubs à longueur de journée. À ma gauche, une grande vitre donne sur un couloir par lequel transitent ceux qu’on appelle « les revenants ». Pour eux, la mission est terminée. Il n’est pas rare que des brancardiers et des médecins y circulent. J’ai déjà vu quelqu’un revenir les pieds devant. Des rumeurs rapportent qu’il existe une morgue, quelque part dans le terminal.


Après avoir récupéré mon ticket, le n° 58, je cherche Hélène du regard sans la trouver. Sans doute est-elle déjà partie pour Charybde. Je m’assieds à côté d’un gars d’une trentaine d’années bien en chair, avec un nez disproportionné par rapport au reste de son visage, et des petits yeux porcins. Il tripote nerveusement son ticket entre ses doigts, se répétant peut-être que tant qu’il n’a rien signé, il est encore possible de faire demi-tour. Malgré tout, il faut bien avoir à l’esprit que si vous refusez une fois, vous serez rayé du registre et écarté à jamais des métiers de l’ARI, le plus gros employeur de Scylla. Il me regarde de travers. On est deux ou trois à avoir plus de cinquante ans dans la pièce. Son blouson est posé sur ses genoux et deux larges auréoles de sueur commencent à assombrir sa chemise au niveau des aisselles.


– Je suis Jérémy. T’es vieux et t’as pas l’air complètement fou pour mettre les pieds dans ce département. Les gens de ton âge, on les retrouve plutôt côté « Romance » ou « Comédie », c’est cent fois moins risqué. J’en déduis que t’es un récurrent ?

– Ma vingtième fois.

Les petites billes noires au milieu de son visage s’illuminent.

– Un récurrent… Le rêve, la sécurité de l’emploi. Vingt, tu dis ? Bon Dieu, tu dois être millionnaire. C’est des gros livres en plus, je parie ?

– Non, trois cents pages en moyenne, mais ça me va. Mon auteur est un lent, il écrit à peine deux ou trois pages par jour. Le reste du temps, il sort et il picole. Enfin, je présume.

Je lui tends la main et me présente :

– Ici, je suis John Doe mais là-bas, Ulysse Cornu, commandant de police au 36, Quai des Orfèvres, à Paris. Personnage principal d’un écrivain qui s’appelle Olivier Sacks. Il est très connu sur l’Émergé. Un peu la gloire des auteurs de romans policiers. Et toi ? C’est ton premier voyage ?

– Ouais, ouais. l’ARI m’a contacté pour un petit rôle d’artisan dans le bouquin d’un type spécialisé dans l’horreur. Il leur fallait un petit gros et laid d’une trentaine d’années, et me voilà…

D’emblée, je sais qu’il est fait pour ce job et qu’après cette mission, il en réclamera une autre. Le travail ne manque pas. Les physiques comme le sien sont très recherchés par les écrivains.

– ... Le point positif, c’est que le romancier a déjà défini mon rôle, poursuit-il, et que, psychologiquement, je devrais m’en sortir à peu près indemne. Par contre, ce qui est moins rigolo, c’est que le bouquin se passe en 1963, année d’un assassinat de président ou je ne sais pas quoi, et que cette période est hyperringarde. Plus d’ordinateur, télé en noir et blanc, et je ne te parle même pas des coupes de cheveux. La lose.


Il a de la chance d’être tombé sur un écrivain qui prépare un minimum son plan et la trajectoire de ses personnages. L’ARI peut ainsi l’appeler au moment où il doit intervenir et l’informer des risques de sa mission. Je n’ai pas ce privilège avec Sacks. Ce soûlard ne se fend d’aucune préparation. Juste une vague idée de sa trame, et quand il se sent prêt, il se met à écrire. Autrement dit, je ne sais jamais ce qui va m’arriver et ça, franchement…


Ah, deux petites précisions supplémentaires en rapport avec ce qu’a dit mon voisin. La première : quand l’ARI sait à l’avance qu’un Ingénium va mourir (c’est notre dénomination), elle envoie des condamnés à perpétuité. Une démarche autorisée par l’État insulaire qui n’y voit là que des avantages : ça rapporte de l’argent et ça libère de la place dans les prisons.

Seconde précision, et de taille : même les romanciers qui préparent leurs plans peuvent changer d’avis en cours d’écriture. Malheureusement, une fois que vous êtes dedans, vous ne pouvez plus revenir en arrière. Il faut être prêt à encaisser l’imprévu.

Mon voisin se retourne pour lorgner le nouvel arrivant, qui ne m’est pas inconnu. Après quelques secondes, je percute. C’est Tyrion Lannister, le nain de Game of Thrones. Longs cheveux emmêlés, visage terne. Une vraie gueule de sous-sol. Il doit bien approcher les soixante-dix ans. Ça fait des années que je n’ai plus croisé le rase-moquette sur l’Île. On raconte qu’il déprime seul dans son immense château depuis la mort de George R.R. Martin.

Et avec un physique aussi atypique que le sien, impossible de décrocher un rôle dans un roman différent. Lannister n’appartient qu’à un seul homme, et c’est Martin. Sa présence laisse-t-elle présager qu’un nouvel auteur a repris la suite de la saga ?

Jérémy reprend sa position avachie.


– Comme Lannister tu vieillis et ton Olivier Sacks aussi, forcément. T’as pas peur qu’un jour, il te…

Il passe son pouce sur sa gorge, d’un geste qui me glace. Ce n’est pas un secret : bien souvent, les récurrents finissent par mourir, ou partent à la retraite quand ils ont affaire à des romanciers cléments. Je ne me suis jamais habitué à l’idée de mourir dans un livre, dans les profondeurs de Charybde, si loin de chez moi.

– C’est pour ça qu’après ce livre, je raccroche les gants. D’un roman à l’autre, l’état de santé d’Olivier Sacks se dégrade. Ses livres ne sont plus aussi bons et j’en viens même à m’ennuyer moi-même.

– Il se passera quoi, si t’arrêtes ? Enfin pour Sacks, je veux dire.

– Probable qu’il ne trouve plus l’inspiration pour la suite de mes aventures. L’ARI essaiera sûrement de dégotter un Ingénium qui me ressemble, mais ça ne fonctionnera pas. On se connaît trop bien, Sacks et moi… Alors, peut-être que comme moi, il prendra sa retraite, ou il passera à une autre série de livres.

– S’il a besoin d’un gars dans mon genre, je suis preneur…

Après deux heures d’attente, on m’appelle. Quelques personnes se sont agglutinées contre la vitre. Des infirmiers encadrent un type en pyjama bleu qui a l’écume aux lèvres. Encore un qui est revenu de sa mission avec une case en moins.

C’est l’heure de signer la paperasse : les différentes décharges qui dégagent l’ARI de toutes responsabilités, mon nouveau contrat, avec montant fixe, prime variable suivant le temps passé de l’autre côté, et toutes les clauses particulières que je ne relis même plus. Comme je les informe que ce sera ma dernière fois, ils me font signer d’autres papiers, en me demandant à plusieurs reprises si je suis bien certain de vouloir quitter l’Administration après cette mission. Plutôt deux fois qu’une.


Puis je me dirige vers une salle de checklist, où je suis accueilli par Messine, un grand type roux un peu courbé, au visage blanc tel un os passé à l’eau de Javel. C’est mon infirmier attitré, on ne se parle pas beaucoup tous les deux, mais il était déjà là il y a trente ans, quand j’ai fait ma première mission, et on s’apprécie.


Je m’installe dans une capsule de chez Charybde©, l’un des autres gros employeurs de Scylla. C’est pour la décontamination ou la stérilisation, un truc dans le genre. Les vitres s’abaissent. Dans le compartiment, alors que se déversent des produits gazeux, j’ai une absence, et quand je rouvre les yeux, je me sens extrêmement faible. Messine tient son même discours, il m’explique que c’est normal, c’est à cause des produits. Il m’aide à sortir de là. Curieusement, je tiens à peine debout, mes muscles semblent ne plus avoir fonctionné depuis une éternité. Je remarque que ma peau sent la menthe, à cause des gaz. On me fait subir différents examens médicaux, on prend ma tension, on me prélève quelques tubes de sang, et on me contraint à un peu d’exercice sportif avant le grand départ : flexions, extensions, course d’une demi-heure sur un tapis roulant. Messine prend des notes sur une tablette.


– Vous avez passé du bon temps, depuis la dernière fois ? Comment va votre femme ?

– Très bien. C’est ma dernière mission.

Son visage se crispe, « Oh ! », et je lis ensuite le dépit dans ses yeux.

– Vous me manquerez.

– Vous me manquerez aussi, Messine.


On sort de là, et Messine m’oriente vers le couloir numéro 42. À ma droite, un jeune en tenue orange, menotté – un droit commun – hurle, se débat, il faut quatre hommes pour le maîtriser. Il ignore sans doute qu’il va à l’abattoir, livré entre les mains d’un romancier qui n’aura aucune pitié pour lui. Il a un gros tatouage en forme de toile d’araignée au beau milieu du visage. Peut-être qu’ils lui ont juste dit qu’il allait mourir, sans lui expliquer quand, ni comment. J’imagine son traumatisme quand il va atterrir dans les abysses de Charybde.

Une fois isolé dans un box de quelques mètres cubes, je me déshabille et m’installe dans une capsule identique à celle de la décontamination. J’y suis confortablement allongé et heureusement, vu le temps que je vais passer à l’intérieur. Les vitres se verrouillent au-dessus de moi. Des capteurs se resserrent autour de mon crâne. Messine installe des sondes, il s’occupera de la surveillance, de mes données biologiques, et m’accueillera au retour, d’ici quelques mois.

Il m’indique que le départ est prévu dans moins d’une minute.


– Bonne chance, John. Et réfléchissez bien, avant de revenir, sur votre décision d’arrêter.

– C’est tout réfléchi.

J’adresse une dernière pensée à Pénélope et à mes enfants. Scylla va me manquer, j’ai déjà hâte de la retrouver.

J’entends alors le chuintement du gaz à la fraise qu’on introduit dans un petit tuyau, pile au-dessus de mon front. Dix secondes plus tard, je sombre…


* * *


Je suis couché dans un coin, la joue sur un carrelage froid. Je me redresse, légèrement titubant. Une silhouette d’abord floue se précise à mesure qu’elle approche. Je reconnais Hélène, sa démarche gracile. Elle vient se serrer contre moi quand j’ai repris mes esprits.


– Contente de te revoir.

– Moi aussi, Hélène.


Dans les livres, on est Ulysse et France, mais on s’appelle par nos vrais prénoms, histoire de garder vaguement un pied dans la réalité. On s’observe comme deux vieux amis. Elle a les cheveux un peu plus gris, deux ou trois rides supplémentaires. Je la connais peut-être davantage que Pénélope. J’ai le souvenir de la petite tache sur son sein droit, je sais l’odeur qu’elle abandonne dans les draps après l’amour, mais il n’y a aucun sentiment autre que l’amitié entre nous. Je n’ai jamais cherché à la revoir sur l’Île, l’ARI interdit les relations entre Ingéniums en dehors des livres. Je sais juste qu’elle habite à deux cents kilomètres de chez moi, sur la côte ouest, et qu’elle y vit seule.


Posant à tâtons une main contre mon front, je me rends compte que j’ai le crâne lisse et que je porte une paire de lunettes.


– C’est quoi, ce truc ?

Entre son dernier roman et avant que celui-ci ne débute, Sacks m’a rasé le crâne et a altéré ma vision. Pourquoi ? J’ai horreur qu’il touche au physique de mon personnage. Je le sens mal, ce vingtième tome des « enquêtes d’Ulysse Cornu. »

Je lis de la tristesse dans les yeux d’Hélène.

– Tu sais quelque chose que j’ignore ?


Elle s’éloigne vers le salon sans un mot. J’observe autour de moi, avance jusqu’à la fenêtre. On est bien dans l’appartement que Sacks a imaginé pour nous, dans le 10e arrondissement de Paris, pas loin de la Gare du Nord. Je porte ce sempiternel costume gris anthracite avec une cravate noire. Mon alliance est en place. Hormis mon physique, pas grand-chose n’a changé au fond de sa cervelle d’écrivain torturé. Même décor, mêmes objets, avec de légères variations cependant : un tapis passé du bleu au vert, des pièces un peu plus grandes ou à l’inverse plus petites. Des imprécisions liées à sa mémoire défaillante, sans doute. Des erreurs de cohérence que seuls ses lecteurs les plus assidus découvriront au fil de leurs lectures.


Vous l’avez compris, Hélène et moi, on se trouve dans la tête de Sacks. On appelle ça Charybde, en référence aux capsules qui nous permettent d’être ici. Le monde qui nous entoure, cet appartement, ces objets, ne sont que le fruit de son imagination et de l’univers que l’écrivain s’est créé depuis des années autour de nos aventures. Nos corps ne sont que des représentations de la façon dont il nous visualise. Regardez, il y a bien des livres dans une bibliothèque, avec des couvertures – Moby Dick, Croc Blanc, Le Vieil Homme et la Mer, qui n’était pas là dans l’aventure précédente… – mais si j’en ouvre un au hasard, il n’est composé que de pages blanches, comme dans ma propre bibliothèque, à Scylla. Ce n’est qu’un décor.


La plupart des armoires sont vides, elles existent juste pour que l’écrivain puisse les décrire.

Mon personnage mange des pommes à longueur de journée, alors la corbeille à fruits, devant moi, est pleine de belles pommes bien juteuses qui ne pourrissent pas. Si j’en prends une et que je la croque, elle n’aura aucun goût. Ici, on ne mange pas, on ne boit pas, on ne dort pas.

On ne peut même pas mourir. On se contente d’attendre que Sacks fasse appel à nous. Je vois ce que vous allez vous dire : comment ça marche, tout ça ? Où sommes-nous réellement ? À ce que j’en sais, mon corps physique est resté à Scylla, dans la capsule, sous la surveillance de Messine, à l’instar de milliers d’autres exerçant le même métier que moi. Il est nourri artificiellement, ses muscles sont stimulés électriquement par tout un tas de capteurs, afin qu’il garde sa fraîcheur. Mon esprit, lui, se trouve à Charybde, dans le cerveau du romancier. L’ARI nous paye pour que les créateurs de l’Émergé puissent continuer à créer.


Pour que les rêveurs puissent encore rêver. Sans nous, sans ceux du terminal « Imaginaire », il n’y aurait pas de romans. Quand vous regardez un film, il y a des acteurs, derrière ? De vrais acteurs de chair et d’os ? Et bien, dites-vous que lorsque vous rêvez ou que vous lisez un livre, c’est pareil, dans les coulisses il y a des Ingéniums. Le Harry Potter de J. K. Rowling existe dans la réalité, il s’appelle Josh MacMahon, il habite une villa non loin de la mienne et sort ses poubelles le mardi matin, comme n’importe lequel d’entre nous.


Ce pourrait être un métier de rêve si, d’une part, il n’y avait pas l’ennui entre les phases d’écriture du livre en cours et si, d’autre part, tout ce qui nous impactait ici ne se répercutait pas dans notre vie réelle. Quand on sort du gouffre de Charybde et qu’on revient à la lumière de Scylla, on porte le bagage psychologique de ce qu’on a vécu dans les boîtes crâniennes.

Les traumatismes… Les cadavres croisés dans l’histoire… Les douleurs d’une balle logée dans l’épaule… Sur l’Île, la blessure physique n’existe pas, contrairement aux dégâts psychologiques qu’on ramène dans nos bagages.


Et si Sacks me tue dans l’histoire, mon âme n’existe plus. Mon cerveau, dans la capsule, s’arrête de fonctionner instantanément. Je meurs pour de bon. On m’emmène alors à la morgue pour libérer la place dans le compartiment où mon corps est couché, et on envoie une belle lettre de condoléances à ma femme. C’est pour ça qu’être récurrent, c’est l’assurance de rentrer en vie. En théorie.

Voyez-vous, pour l’instant, Sacks ne s’est pas encore mis à écrire et donc à nous mettre en scène, ce qui explique notre apparente liberté de mouvement. À l’heure qu’il est, on existe dans sa tête sans avoir de rôle précis à jouer. Mais si l’ARI a fait appel à nous, c’est que l’écrivain est sur le point de se mettre à l’ouvrage, une question d’heures ou de journées. On doit se tenir prêts.

Je tourne sur moi-même et me rends compte qu’il manque une présence.


– Où est Gypsy ?

Gypsy, c’est notre fidèle labrador. L’ARI gère aussi les animaux.

– J’ai trouvé sa laisse et son collier dans une petite boîte, répond Hélène. Il est mort, je présume. Je suppose qu’on saura bientôt de quelle façon. Dès que le soûlard se sera remis à écrire.

Ce chien va me manquer. Je me rapproche d’Hélène. Elle est assise sur une chaise, les yeux dans le vague.

– C’est la mort de Gypsy qui te met dans cet état ?

Elle pousse un soupir et se lève.

– Oui, tout ça. Aussi le blues d’avoir quitté Scylla. On va retrouver les autres avant que Dieu le Grand se mette à écrire son premier chapitre ?

Elle me sourit, mais je sais qu’elle me cache quelque chose. Elle me prend par la main et m’emmène dans la rue. C’est drôle de se promener dans des images mentales, de marcher dans un Paris sombre, encore vide, et qui ne s’animera qu’une fois posées les premières lignes du nouveau roman. Sacks vit à Paris depuis l’enfance, il connaît cette ville par coeur. Je n’y suis jamais allé, en vrai. Vous savez, Scylla, on y naît et on ne la quitte plus.


On arrive au Vingt-Deux Long Rifle, le bar où Sacks nous fait picoler tous les vendredis soirs. C’est là où on se retrouve, avec l’équipe et parfois d’autres personnages du roman, entre les chapitres. Ça nous aide à tuer un ennui qui, au fil des semaines, va devenir mortel.

L’établissement est tenu par Mathilde, un personnage secondaire qui n’apparaît que deux ou trois fois par roman. Elle est déjà là, en place, pour ouvrir le bal a priori. La présence d’un personnage secondaire au début d’un roman est souvent la promesse d’une montée en grade.

Il y a Jean, Rémi et Paul, mes subordonnés. Tous me scrutent étrangement, mon crâne chauve, mes lunettes, et me trouvent une sale gueule. On s’embrasse, on boit des whiskies qui n’ont aucune saveur et aucun effet alcoolisant. Comme dans les livres, les bouteilles ne se vident pas. Au début des missions, l’ambiance est géniale. On refait le monde, on parle de nos vies sur Scylla. Rémi nous raconte ses soucis avec son index droit tranché par un désaxé dans le roman précédent. Ici, l’index n’est plus, mais il est toujours à sa place sur le corps véritable.

Paradoxalement, une fois rentré au bercail, Rémi ressent la douleur du membre fantôme, bien qu’il possède tous ses doigts. C’est l’un des nombreux bugs cérébraux qu’engendrent les voyages entre Charybde et Scylla.


On se demande à quelle sauce Sacks va nous manger, cette fois. Les heures passent dans la nostalgie et la bonne humeur quand soudain, les sirènes commencent à chanter, quelque part. C’est un signal qu’on connaît tous par coeur : Sacks stimule son imaginaire, il va se mettre à écrire dans la minute. Panique à bord.

On a tous nos réactions, nos habitudes. Paul et Jean se recroquevillent dans un coin, les mains sur la tête. Rémi quitte les lieux et se met à courir d’une rue à l’autre. Je reste à table avec Hélène et je ferme les yeux. D’ici quelques secondes, et jusqu’à ce que Sacks termine sa séance d’écriture, je ne saurai plus que j’existe en tant que John Doe, que je suis marié à Pénélope sur Scylla et que je me trouve dans la tête d’un romancier. Je vais reprendre le rôle d’Ulysse Cornu, flic au 36, et ce monde-ci va devenir mon vrai monde.

Ça commence toujours par un flash blanc…


* * *